2033

2033

La sixième extinction confine la vie à l’isolement. 

Durant des siècles, l’incroyable parcours de l’existence amena les différents organismes peuplant la terre à expérimenter les sentiers les plus variés. Du règne minéral à celui du végétal puis celui du monde animal, tous vécurent en harmonie avec la terre nourricière. Ensuite vint l’Homme. Doté d’une extraordinaire volonté, il emprunta, lui aussi, les traces précédemment débroussaillées par ces pionniers afin, comme eux, de se nourrir. Dans son élan, il luttait pareillement pour sa survie. Peu à peu, il creusa les sillons de sa prospérité, exploitant au fil du temps les ressources naturellement mises à disposition. Ses inventions, sa soif immodérée de découvertes, son insatiabilité permanente amenèrent cet animal dit intelligent au pinacle de sa gloire. Au bout d’une chaîne alimentaire. À régner sans partage sur les autres espèces. Son ascension permanente, distillée par une saine ambition préalable et menée au prix de nombreux sacrifices, l’amena au sommet du monde, espérant ainsi s’acclimater au paysage des Dieux. Et sans doute se prendre pour l’un d’eux. Mais du haut de sa montagne aussi brillante qu’une énorme somme d’argent, la seule chose qu’il aperçut se constituait de vide. Une vertigineuse solitude. Très certainement une déception. Mais son orgueil, encore plus impressionnant que son voyage, l’entraina dans une chute soudaine.

Sa violence en riposte à son incompétence fondamentale, une incapacité viscérale à s’aimer en préférant  avancer sous les fouets du moteur de l’égocentrisme carburant aux relents de haine, lui ordonna de gravir plus en amont encore. Tutoyer les Dieux ne lui suffisait plus, diriger son destin le préoccupait davantage. Ignorant la raison du cœur battant à l’intérieur de son corps, sa force démoniaque lui autorisa l’une des pires atrocités. L’exploitation de l’homme par l’homme dans le seul but d’accumuler des richesses dont seuls quelques-uns s’octroieraient le droit de jouir. Malgré tout, le hasard veilla à redistribuer au plus grand nombre les avancées technologiques, les prouesses scientifiques, les découvertes philosophiques. Pour se rassasier convenablement, la folie du productivisme devait absolument vendre au plus grand nombre et consentir à ses dépens au partage de son abondance. Cependant, poussée dans ses ultimes retranchements, cette logique liait à son essence une faillite inexorable. L’économie boulimique vomit tout ce qui l’avait nourri jusqu’à présent. Au paroxysme de l’exploitation des ressources terrestres se détruisait l’avenir. La pérennité du vivant. Niant son caractère prétentieux, se goinfrant d’opulence, l’homme refusait de voir ce précipice qui l’attirait tant pour le ramener sur terre avec la simplicité d’une gamelle dont seuls les enfants connaissent le secret.

Le désastre écologique induit ruina en quelques décennies la planète. La pollution liée à la consommation de masse engendra le chaos. L’air contaminé par les usines tournant à plein régime se raréfia et décima près de la moitié de la population mondiale en moins d’une décennie, victime d’oxygène vicié. L’ensemble des peuples cria au scandale. Les organisations internationales se réunirent pour dénoncer auprès des principaux dirigeants de la planète leurs agissements contre nature. Les peuples souffraient. Les élus bâfraient. Le système perdurait. Les bulletins de vote, séquestrés dans les urnes, continuaient de choisir les pires. Non pas que leurs promesses initiales manquaient de loyauté, mais une fois parvenus au sommet de la hiérarchie législative, les administrateurs de la société en profitaient pour se reposer sur leurs lauriers. Une fois auréolés de leurs prérogatives, ils en oubliaient leurs racines.

Confrontée au dilemme de l’économie de marché coincé par une santé publique en berne, l’ingéniosité des décideurs ne manqua pas de toupet. Et d’irrespect. Pour relancer une consommation déclinante aux moteurs de croissance asthmatique provoquée par une hygiène pulmonaire insuffisante, une idée lumineuse germa dans la cervelle de moineau caractéristique des responsables trop haut perché pour s’impressionner du sort de leurs semblables restés coincés dans les sables mouvants de la pauvreté. La cruauté du cynisme recelait une grande créativité afin de résoudre le problème posé à l’humanité.

Adeptes du grand écart, les gymnastes du sarcasme validèrent une solution mainte fois éprouvée. Fournir aux nécessiteux un kit de survie récurrent. L’obligation de le renouveler régulièrement imposait une vassalité digne du moyen-âge. En extrayant des gisements d’air pur reculé des montagnes, les doses d’oxygène assaini permirent leur vente au plus offrant. L’impôt se réglait comptant. Le cercle vertueux du capitalisme restaurait ainsi son autorité flegmatique : Marche ou crève. 

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