2033

2033

.

.

La sixième extinction confine la vie à l’isolement.

Durant des siècles, l’incroyable parcours de l’existence amena les différents organismes peuplant la terre à expérimenter les sentiers les plus variés. Du règne minéral à celui du végétal puis celui du monde animal, tous vécurent en harmonie avec la terre nourricière. Ensuite vint l’Homme.

Doté d’une extraordinaire volonté, il emprunta, lui aussi, les traces précédemment débroussaillées par ces pionniers, afin comme eux, de se nourrir. Dans son élan, il luttait pareillement pour sa survie. Peu à peu, il creusa les sillons de sa prospérité, exploitant au fil du temps les ressources naturellement mises à disposition. Ses inventions, sa soif immodérée de découvertes, son insatiabilité permanente amenèrent cet animal dit intelligent au pinacle de sa gloire. Au bout d’une chaîne alimentaire. À régner sans partage sur les autres espèces. Son ascension permanente, distillée par une saine ambition préalable et menée au prix de nombreux sacrifices, l’amena au sommet du monde, espérant ainsi s’acclimater au paysage des Dieux. Et sans doute se prendre pour l’un d’eux. Mais du haut de sa montagne aussi brillante qu’une énorme somme d’argent, la seule chose qu’il aperçut se constituait de vide. Une vertigineuse solitude. Très certainement une déception. Mais son orgueil, encore plus impressionnant que son voyage, l’entraîna dans une chute soudaine.

Sa violence en riposte à son incompétence fondamentale, une incapacité viscérale à s’aimer en préférant avancer sous les fouets du moteur de l’égocentrisme carburant aux relents de haine, lui ordonna de gravir plus en amont encore. Tutoyer les Dieux ne lui suffisait plus, diriger son destin le préoccupait davantage. Ignorant la raison du cœur battant à l’intérieur de son corps, sa force démoniaque lui autorisa l’une des pires atrocités. L’exploitation de l’homme par l’homme dans le seul but d’accumuler des richesses dont seuls quelques-uns s’octroieraient le droit de jouir. Malgré tout, le hasard veilla à redistribuer au plus grand nombre les avancées technologiques, les prouesses scientifiques, les découvertes philosophiques. Pour se rassasier convenablement, la folie du productivisme devait absolument vendre au plus grand nombre et consentir à ses dépens au partage de son abondance. Cependant, poussée dans ses ultimes retranchements, cette logique liait à son essence une faillite inexorable. L’économie boulimique vomit tout ce qui l’avait nourri jusqu’à présent. Au paroxysme de l’exploitation des ressources terrestres se détruisait l’avenir. La pérennité du vivant. Niant son caractère prétentieux, se goinfrant d’opulence, l’homme refusait de voir ce précipice qui l’attirait tant pour le ramener sur terre avec la simplicité d’une gamelle dont seuls les enfants connaissent le secret.

Le désastre écologique induit ruina en quelques décennies la planète. La pollution liée à la consommation de masse engendra le chaos. L’air contaminé par les usines tournant à plein régime se raréfia et décima près de la moitié de la population mondiale en moins d’une décennie, victime d’oxygène vicié. L’ensemble des peuples cria au scandale. Les organisations internationales se réunirent pour dénoncer auprès des principaux dirigeants de la planète leurs agissements contre nature. Les peuples souffraient. Les élus bâfraient. Le système perdurait. Les bulletins de vote, séquestrés dans les urnes, continuaient de choisir les pires. Non pas que leurs promesses initiales manquaient de loyauté, mais une fois parvenus au sommet de la hiérarchie législative, les administrateurs de la société en profitaient pour se reposersur leurs lauriers. Une fois auréolés de leurs prérogatives, ils en oubliaient leurs racines.

Confrontée au dilemme de l’économie de marché coincée par une santé publique en berne, l’ingéniosité des décideurs ne manqua pas de toupet. Et d’irrespect. Pour relancer une consommation déclinante aux moteurs de croissance asthmatique provoquée par une hygiène pulmonaire insuffisante, une idée lumineuse germa dans la cervelle de moineau caractéristique des responsables trop haut perchées pour s’impressionner du sort de leurs semblables restés coincés dans les sables mouvants de la pauvreté. La cruauté du cynisme recelait une grande créativité afin de résoudre le problème posé à l’humanité.

Adeptes du grand écart, les gymnastes du sarcasme validèrent une solution maintes fois éprouvée : fournir aux nécessiteux un kit de survie récurrent. L’obligation de le renouveler régulièrement imposait une vassalité digne du moyen-âge. En extrayant des gisements d’air pur reculé des montagnes, les doses d’oxygène assaini permirent leur vente au plus offrant.

L’impôt se réglait comptant.

Le cercle vertueux du capitalisme restaurait ainsi son autorité flegmatique : Marche ou crève.

.

.

Y@nn Pbd_©

Paul emploi

Paul emploi

Il en avait fait des stages, Rodolphe, avant de choisir sa branche. Une multitude même. Sa conseillère au pôle emploi, attendrie par le jeune homme, se démenait tant bien que mal à lui trouver un job depuis la fin de sa scolarité. Juste après son bachot. Mais rien à faire, il ne tenait guère en place. Deux ans que Rodolphe errait entre ses petits boulots alimentaires et sa misère. Tout le dégoûtait. Pour lui, les collègues, les patrons, les clients se ressemblaient tous. Des assoiffés de réussite sociale. Leurs caractères ambitieux les réunissaient invariablement sous ce dénominateur commun. Rodolphe acquit rapidement la certitude qu’ils tueraient père et mère afin d’atteindre leurs objectifs : un chien, une femme, un pavillon de banlieue, des vacances à la mer, et une semaine au ski l’hiver. À cela s’ajoutaient la grosse berline allemande, le téléviseur connecté, et en remplacement du jour de repos, les balades dominicales au supermarché. Sans oublier le sex-toy d’usage. Celui qui marche sans pile. Le sexfriend, si vous préférez. Facilement interchangeable d’ailleurs. Accessoirement, quelques-uns envisageaient deux enfants. Un garçon et une fille dans cet ordre. La grille gagnante du citoyen parfaitement inséré assurait ainsi une paisible tranquillité. Celle d’un imbécile déprimé.

Toutes ces prévisions, le chemin tracé d’une vie équilibrée, Rodolphe les méprisaient. À force, à la longue, au bout du compte, notre ami finirait bien par s’adapter, pensez-vous. Après tout, le confort moderne s’apprécie d’autant plus quand il s’agit de s’y vautrer pour s’endormir. D’éteindre ses rêves d’aventures, de grands espaces, et d’air pur. Mais toutes ces commodités l’ennuyaient, Rodolphe. La soif d’expériences grandiloquentes le tiraillait sans cesse jusqu’à lui créer des insomnies infernales. Alors il passait son temps sur Netflix, à regarder des séries américaines comme Dexter. À son insu, toute cette hémoglobine répandue finit par inonder les sillons de son cerveau. N’allez pas imaginer que les images projetées à ses neurones par l’intermédiaire de ses rétines l’aient influencé négativement. Laissons cette psychologie aux comptoirs des bistrots. Ou aux intellos, c’est pareil. Depuis le départ, Rodolphe avait ça dans le sang, permettez-moi l’expression. La mort s’érigeait devant lui aussi bien qu’un phare guidait un tanker à la dérive. C’était son repaire. La destination vers laquelle il devait se diriger puisque toute personne sensée s’y conduit. Tôt ou tard. Comme un refuge.

Rodolphe voulut donc devenir tueur. Un professionnel de la gâchette. Un expert du meurtre. Un docteur du trépas. La référence indubitable dans ce petit milieu fermé. De sa décision naquit une ambition de réussite. Enfin, pensez-vous.

L’idée lui avait pété dans le crâne un soir de pleine lune. Comme ça sur un coup de tête. Quitte à tuer père et mère à l’instar des prétendants au bonheur institutionnalisé par la société énoncé précédemment, autant devenir un authentique bourreau, au service des autres. Un gars qui s’assume entièrement, aussi. Ne rechignant pas à la tâche. Ni aux sacrifices imposés. Lui restait à trouver une solide formation. Tout métier exige de s’impliquer, de l’exercer avec maîtrise si l’on souhaite évoluer. Il souhaitait donc acquérir les compétences nécessaires à sa carrière comme tout bon aspirant à une profession digne de ce nom. Il le savait, Rodolphe, son doigté manquait encore d’expériences. Et surtout, il en avait la certitude, avec le nombre de connards au mètre carré sur la terre, cette activité lui ouvrait de nombreux débouchés. Les contrats, en CDD forcément, s’empileraient dans sa boîte Mél. Dans l’immédiat l’intérim constituait une solution appropriée afin de s’instruire rapidement, et à peu de frais.

Après quelques pérégrinations sur le Net, réplique exacte du fatras peuplant le monde réel, Rodolphe, au détour d’une annonce, repéra celle de Paul. Elle s’intitulait peu ou prou de cette manière :

Paul emploi

Cause départ à la retraite, poste à pourvoir : Occiseur. (Reprise d’activité).

Très bonne rémunération. Formation assurée. Débutants bienvenus. Motivation et implication indispensable. Contactez Paul. (Paul@emploi.com)

Passé le parcours de sélection puis les entretiens préalables, notamment ceux en rapport avec sa moralité et sa psychologie, capitale dans l’art de cette discipline, sa candidature fut retenue. Avec brio, il avait retenu l’attention du recruteur, Paul. Son dégoût de la société, l’amertume de la vie, sa rage d’indépendance composaient les facteurs essentiels au succès, décela le futur retraité. Il voyait en lui un digne héritier. Paul devient donc le mentor de Rodolphe durant sa période d’essai, celle censée lui apprendre les ficelles du métier. Le tir, la noyade, l’accident… « Rendez-vous lundi matin à six heures sur le parking d’Ikea, soyez ponctuel. » Fut le dernier message reçu de la part de Paul la semaine précédant son embauche.

— Bien, vous êtes à l’heure, dit Paul.

— Vous…vous en doutiez ? bredouilla Rodolphe.

— Bien non, mais ce que je vais vous transmettre exige une parfaite assiduité. L’exactitude établit une base de notre spécialité, aussi je me réjouis de votre présence matinale.

Passé quelques politesses d’usages, les deux compères montèrent à bord d’une vieille coccinelle et prirent la direction de la campagne pour une séance d’entraînement. Au bout d’un quart d’heure, ils déambulaient en lisière du champ d’un paysan dont les vaches paissaient paisiblement.

— Bien, prenez la carabine et les cartouches dans le coffre.

Obéissant, Rodolphe se saisit de l’arme, patientant la suite des instructions.

— Bien. Éloignons-nous un peu en grimpant sur la colline voisine. Là-bas, nous serons à l’abri des regards avec une vue splendide. Nous pourrons nous exercer tranquillement.

Rodolphe, après la courte randonnée, s’attendait à se retrouver isolé dans un champ de tir pour apprendre à viser sur des cibles en carton. Les explications sur le fonctionnement du fusil ne lui posèrent aucun problème. L’instructeur fut même bluffé sur les aptitudes de son protégé tellement il montrait une dextérité inédite pour un débutant. Rodolphe s’inquiéta néanmoins, l’endroit ne présentait aucun espace suffisamment grand pour installer les cibles convenablement nécessaires à son initiation.

— Bien, allongez-vous pour tirer, maintenant.

— D’accord, mais sur quoi ?

— Bien, les vaches, pardi !

— Mais, elles sont innocentes. Ce sont des animaux.

Rodolphe tremblait. Il ne s’imaginait devoir supprimer une vie sitôt. Un animal de surcroît. Vulnérable en prime. Toutefois, surplombant le champ de bovidés, il se coucha sans montrer son désarroi, mit le fusil contre son épaule, enclencha la culasse, puis visa, le doigt prêt à appuyer sur la détente. Le temps passa. Cinq minutes, puis dix. Au bout de vingt minutes, Paul déclama, passablement énervé :

— Bien. C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

— Je…je ne sais pas laquelle choisir.

— Bien, elles sont toutes semblables, prenez-en une au hasard. Mais tirez, bon sang !

Rodolphe suait à grosses gouttes. Sûrement les effets de la première fois, pensa-t-il. Sa fébrilité menaçait de le rendre inopérant, aussi reprit-il son souffle profondément afin de se calmer. À cet instant, Rodolphe savait qu’il jouait son avenir. Il se ressaisit, puis tira sur celle qui lui semblait la plus proche, la plus accessible, la plus docile.

— Bien. Raté. Recommencez.

— Oui, oui.

Deux heures plus tard, toutes les cartouches étaient épuisées, et tous les animaux vivaient encore.

— Bien, rentrons, pesta Paul.

— Vous…vous êtes fâchés ?

— Bien contrarié seulement, j’espère ne pas m’être trompé sur votre compte.

— Pardon, je reconnais que je n’ai pas encore l’habitude, mais ça va venir. Les animaux semblaient impressionnants tout de même. Leur allure, leur taille, les cornes… tout cela me fascinait. Puis surtout ils ne m’ont rien fait.

— Bien, un tueur ne s’arrête pas à ce genre de considérations ! Il tue. Avant de passer à la victime suivante.

— Comme un travail à la chaîne ?

— Bien, rentrons !

Sur la route du retour, un silence de mort régna dans l’habitacle de la voiture. Paul se tiraillait les méninges sur son flair, sa capacité de recruter le meilleur élément. Rodolphe s’interrogeait sur l’existence, à savoir si la vie valait la peine d’être vécue. Tous les deux somnolaient sur leurs espérances, quand Rodolphe crût l’idée lumineuse, et tant souhaitée, venu l’éclairer.

— Sur un humain, ce serait plus facile, j’en suis certain. Ils ont tous quelque chose à se reprocher.

— Bien, quelle brillante idée !

Paul fit immédiatement demi-tour et se dirigea à tout beurzingue vers la maison de retraite la plus proche.

— Bien, un vieux ou une vieille, ça ira ?

— Parfait. En plus, je leur rendrais service, à la société aussi, vu ce qu’ils coûtent.

Paul reprit du poil de la bête. Il ne s’était pas trompé, le jeune méritait de nouveau toute sa considération. Tel était le sentiment qu’envahissait la poitrine du préretraité en s’installant à proximité de l’EHPAD dont l’enseigne Les Socrates brillait même de jour, tout en éclairant la rue Voltaire.

— Bien, prends ton temps, gamin. Vise la tête.

— Oui, bien entendu.

Et là, rebelote. Une paralysie démoniaque pour un tueur saisit à nouveau la jeune recrue. Rodolphe fut incapable de se concentrer et d’abattre un des pensionnaires de l’établissement. Les vieux déambulaient, un peu hagards, dans le jardin. Mais sans faire preuve d’animosité, tous souriaient.

— Bien, je vais en abattre un, pour vous montrer comme c’est facile, vous ferez le suivant dans la foulée avant l’arrivée de la police.

Paul s’empara du fusil, s’allongea, visa et s’apprêtait à tirer quand Rodolphe le bouscula.

— Je ne peux pas vous laisser faire. Ils sont sans défense, tellement vulnérable.

— Bien, vous n’êtes pas fait pour ce métier. Rentrons !

Tout penaud, Rodolphe s’excusa de son incompétence. Il aurait bien aimé se montrer digne de la confiance que lui avait portée Paul. Mais il lui semblait que ce soit trop tard. Très énervé, Paul l’avertit :

— Bien, un mot de cette journée a qui que ce soit, et vous êtes le prochain sur ma liste.

— J’aimerais me racheter, vous montrer ce dont je suis capable.

— Bien, j’ai une idée. Un meurtre très facile. Vous verrez, vous n’aurez aucune excuse pour rater cette dernière tentative. C’est le dernier cadeau que je puisse vous offrir. Revenez demain matin, même lieu, même horaire.

— Super, merci. Pouvez-vous me faire une faveur en m’indiquant la prochaine cible ? Je souhaite me conditionner au mieux durant la nuit. Me préparer psychologiquement.

— Bien, ce n’est pas dans mes habitudes, mais vous faites preuve d’opiniâtreté, aussi je vais vous révéler la personne à exécuter. Vous verrez, il vous sera impossible d’échouer. Aucun d’entre eux n’est irréprochable comme vous dites. Un homme politique. Le député de la circonscription viendra demain inaugurer le nouveau supermarché de l’agglomération. Bonne nuit.

Rodolphe après avoir dîné se sentit tout guilleret. Un homme politique. Avec le nombre de casseroles que la plupart se traînaient au cul, impossible d’avorter l’opération de la dernière chance, pensa-t-il. Leur malhonnêteté légendaire lui insufflerait assez de dégoût pour en faire la cible idéale.

La nuit passa dans un tumulte extraordinaire. Il commença ses rêves par une série de meurtres. Ou du moins son esprit tentait de fomenter les prémices de l’action idéale. Mais très vite, ses préparatifs tournèrent au cauchemar. Il était incapable d’écraser la moindre fourmi. Pourtant une colonie déambulait sous son lit. L’une d’elles se mit à lui parler.

— Alors comme ça, tu veux devenir un assassin ?

— Oui, je le veux.

— Soit, essaye de me tuer.

— Mais tu es si vulnérable, ce ne serait pas loyal.

— Ne t’embête pas avec ta morale à deux balles, tue-moi.

Après moult hésitations, Rodolphe écrasa l’insecte. Une nausée terrible s’empara du jeune homme. Il vomit du sang et toute sa haine de la société avec. Au petit matin, le réveil fut si douloureux qu’il en avait l’estomac encore tout retourné. En allant prendre son petit déjeuner, une fourmi l’attendait sur la table de la cuisine. Bien sûr elle ne lui parla pas. Il n’y a que dans les rêves que les fourmis parlent. Mais toute la scène de la nuit lui revint en tête. Le meurtre gratuit notamment.

Ce matin-là, Rodolphe ne se rendit pas au rendez-vous convenu avec Paul. Il retourna voir sa conseillère, au pôle emploi pour lui demander une formation, de l’aider à reprendre des études. Il savait précisément ce qu’il souhaitait devenir à présent : infirmier, au service des autres, des personnes vulnérables. Son expérience de la veille, avec Paul, lui avait été d’un secours inestimable. Grâce à lui, il s’était rendu compte de la faiblesse d’une partie de la population. Ceux à qui on ne fait généralement pas attention. Les vieux, les malades, les animaux… Tous ceux qu’il ne voyait pas dans ses précédents boulots. Ceux proposés par les multinationales parsemées d’une multitude de tyrans miniatures qui exerçaient leur pouvoir factice sur les autres afin de se sentir exister. Ils occupaient la place, reléguant les plus fragiles au rang de nuisible, comme la fourmi.

En croyant avoir déniché sa voie, celui d’un tueur, l’apprenti occiseur avait identifié sa vraie nature. Celle de se mettre au service des autres, en les soutenant plutôt qu’en les tuant. Ainsi, Rodolphe venait de trébucher sur le mot sérendipité. L’art de se trouver en se fourvoyant. Les vraies découvertes arrivent toujours en cherchant autre chose. Peu importe le chemin emprunté, on arrive toujours à bonne destination en suivant son cœur. D’ailleurs la fourmi, elle, n’a pas hésité une seconde à se sacrifier pour indiquer à Rodolphe un changement de direction, empêchant simultanément le meurtre du politicien. Mais peut-être à votre grand désespoir pour ce dernier ?

Bande d’assassins.

.

.

Yann Pbd_août2018_©

L’amour fatal

L’amour fatal

.

.

Ignores-tu qu’au fond de ton cul, je me serais bien plu ? Rassure-toi je ne rentrerai pas par effraction. Mais bien avec émotion. J’envisage de l’explorer. Et pourquoi pas de m’y installer ! Évidemment que j’ai reçu ton invitation. Tu l’as écrite avec une telle passion. Elle me susurrait des mots doux. Que j’en suis devenu fou. Des papillons volaient dans mon ventre. Au point d’en perdre le centre. Celui de mes intérêts. Puisque tout nous rassemblait. Et toi, tu ne dis rien. Tu me tends ta main. Naïve et docile. Aimable et tranquille. Ça y est je tremble, il me semble. Toi aussi tu es impatiente. Ah oui ? Tout te tente. Petite insolente.

Et voilà, tu es nue ! Et déjà étendue. Prête à te sustenter de nos agapes. Illico, j’me désape. Oui, je suis comestible et disponible. Viens tâter la marchandise, j’te claquerai la bise. M’accompagner d’une sauce gouleyante ? Attends, il faut bien fouetter sa consistance. T’es si charmante, quand j’y repense. D’ailleurs tu me rappelles l’amante, religieuse. Celle qui nous massacre en dévorant nos valeureuses verges. Nan! ne me fais pas croire que tu es vierge. J’ai plus l’impression de vagabonder dans champ bien cultivé que dans les allées d’un supermarché jonché d’emballages aseptisés. Tu veux me passer à la casserole ? M’ébouillanter ? Tout un symbole ton protocole. Mais pourquoi ne pas essayer, pour une fois ? Je sais que tu as foi en moi. Je ne te décevrai pas.

Une saveur. Une senteur. Tout pour te contenter, ma bien-aimée. Je suis bien affûté. Tu vas te régaler. Vas-y, mets ta pièce, j’prends que les espèces. Sonnantes et trébuchantes comme ça tu t’la joueras dominante. Tu vas faire qu’une béquée de mes testicules ? Donc, comme prévu, tout s’articule ? Pas besoin que je recule vers l’imprévu ? D’avance, je me soulage de notre courage. Si vraiment, tu me dévisages, me dévorant des yeux, certainement plus gros que ton ventre si délicieux. L’eau te vient à la bouche ? Enfin ! Ne préfères-tu pas d’abord mon liquide séminal ? Ah oui, tu as besoin de plus pour rassasier ta fringale. Après, tu prendras une douche. Cela va de soi, et toujours de bon aloi. Pour la digestion, exige toutes les précautions. Rien ne vaut une bonne sieste. Non, je ne joue pas les modestes, tu vas simplement goûter au supplice de mon âme. Oui, madame, je suis ta came.

Tu gargouilles d’un appétit féroce et tu es chaude alors que je suis bien à point. Le festin de noces que tu m’annonces, petite ribaude, semble être le mets de ces futurs conjoints. Tire aussi sur le joint, en plus de te donner une faim de loup tu n’auras plus aucun complexe, c’est fou ! Même si l’issue de nos plus bas instincts te laisse perplexe, ce n’est que du sexe.

Tu hésites, je le vois. Tout t’excite, même mes doigts. Garde-les pour le dessert, malgré ce que tu penses, je ne suis pas un pervers. Juste un peu vicieux et très aventureux. Car par là où je vais passer, je vais te retourner. Et je t’ai déjà dit comment tout finit. Au fond de ton cul. Car tu désires plus que tout m’avaler tout cru. Hein, ma cannibale ?

Y@nn Pbd_2018_©

Paul emploi

Paul emploi


Il en avait fait des stages, Rodolphe, avant de choisir sa branche. Une multitude même. Sa conseillère au pôle emploi, attendrie par le jeune homme, se démenait tant bien que mal à lui trouver un job depuis la fin de sa scolarité. Juste après son bachot. Mais rien à faire, il ne tenait guère en place. Deux ans que Rodolphe errait entre ses petits boulots alimentaires et sa misère. Tout le dégoûtait. Pour lui, les collègues, les patrons, les clients se ressemblaient tous. Des assoiffés de réussite sociale. Leurs caractères ambitieux les réunissaient invariablement sous ce dénominateur commun. Rodolphe acquit rapidement la certitude qu’ils tueraient père et mère afin d’atteindre leurs objectifs : un chien, une femme, un pavillon de banlieue, des vacances à la mer, et une semaine au ski l’hiver. À cela s’ajoutaient la grosse berline allemande, le téléviseur connecté, et en remplacement du jour de repos, les balades dominicales au supermarché. Sans oublier le sex-toy d’usage. Celui qui marche sans pile. Le sexfriend, si vous préférez. Facilement interchangeable d’ailleurs. Accessoirement, quelques-uns envisageaient deux enfants. Un garçon et une fille dans cet ordre. La grille gagnante du citoyen parfaitement inséré assurait ainsi une paisible tranquillité. Celle d’un imbécile déprimé.
Toutes ces prévisions, le chemin tracé d’une vie équilibrée, Rodolphe les méprisaient. À force, à la longue, au bout du compte, notre ami finirait bien par s’adapter, pensez-vous. Après tout, le confort moderne s’apprécie d’autant plus quand il s’agit de s’y vautrer pour s’endormir. D’éteindre ses rêves d’aventures, de grands espaces, et d’air pur. Mais toutes ces commodités l’ennuyaient, Rodolphe. La soif d’expériences grandiloquentes le tiraillait sans cesse jusqu’à lui créer des insomnies infernales. Alors il passait son temps sur Netflix, à regarder des séries américaines comme Dexter. À son insu, toute cette hémoglobine répandue finit par inonder les sillons de son cerveau. N’allez pas imaginer que les images projetées à ses neurones par l’intermédiaire de ses rétines l’aient influencé négativement. Laissons cette psychologie aux comptoirs des bistrots. Ou aux intellos, c’est pareil. Depuis le départ, Rodolphe avait ça dans le sang, permettez-moi l’expression. La mort s’érigeait devant lui aussi bien qu’un phare guidait un tanker à la dérive. C’était son repaire. La destination vers laquelle il devait se diriger puisque toute personne sensée s’y conduit. Tôt ou tard. Comme un refuge.
Rodolphe voulut donc devenir tueur. Un professionnel de la gâchette. Un expert du meurtre. Un docteur du trépas. La référence indubitable dans ce petit milieu fermé. De sa décision naquit une ambition de réussite. Enfin, pensez-vous.
L’idée lui avait pété dans le crâne un soir de pleine lune. Comme ça sur un coup de tête. Quitte à tuer père et mère à l’instar des prétendants au bonheur institutionnalisé par la société énoncé précédemment, autant devenir un authentique bourreau, au service des autres. Un gars qui s’assume entièrement, aussi. Ne rechignant pas à la tâche. Ni aux sacrifices imposés. Lui restait à trouver une solide formation. Tout métier exige de s’impliquer, de l’exercer avec maîtrise si l’on souhaite évoluer. Il souhaitait donc acquérir les compétences nécessaires à sa carrière comme tout bon aspirant à une profession digne de ce nom. Il le savait, Rodolphe, son doigté manquait encore d’expériences. Et surtout, il en avait la certitude, avec le nombre de connards au mètre carré sur la terre, cette activité lui ouvrait de nombreux débouchés. Les contrats, en CDD forcément, s’empileraient dans sa boîte Mél. Dans l’immédiat l’intérim constituait une solution appropriée afin de s’instruire rapidement, et à peu de frais.

Après quelques pérégrinations sur le Net, réplique exacte du fatras peuplant le monde réel, Rodolphe, au détour d’une annonce, repéra celle de Paul. Elle s’intitulait peu ou prou de cette manière :

Paul emploi
Cause départ à la retraite, poste à pourvoir : Occiseur. (Reprise d’activité).
Très bonne rémunération. Formation assurée. Débutants bienvenus. Motivation et implication indispensable. Contactez Paul. (Paul@emploi.com)

Passé le parcours de sélection puis les entretiens préalables, notamment ceux en rapport avec sa moralité et sa psychologie, capitale dans l’art de cette discipline, sa candidature fut retenue. Avec brio, il avait retenu l’attention du recruteur, Paul. Son dégoût de la société, l’amertume de la vie, sa rage d’indépendance composaient les facteurs essentiels au succès, décela le futur retraité. Il voyait en lui un digne héritier. Paul devient donc le mentor de Rodolphe durant sa période d’essai, celle censée lui apprendre les ficelles du métier. Le tir, la noyade, l’accident… « Rendez-vous lundi matin à six heures sur le parking d’Ikea, soyez ponctuel. » Fut le dernier message reçu de la part de Paul la semaine précédant son embauche.

— Bien, vous êtes à l’heure, dit Paul.
— Vous…vous en doutiez ? bredouilla Rodolphe.
— Bien non, mais ce que je vais vous transmettre exige une parfaite assiduité. L’exactitude établit une base de notre spécialité, aussi je me réjouis de votre présence matinale.
Passé quelques politesses d’usages, les deux compères montèrent à bord d’une vieille coccinelle et prirent la direction de la campagne pour une séance d’entraînement. Au bout d’un quart d’heure, ils déambulaient en lisière du champ d’un paysan dont les vaches paissaient paisiblement.
— Bien, prenez la carabine et les cartouches dans le coffre.
Obéissant, Rodolphe se saisit de l’arme, patientant la suite des instructions.
— Bien. Éloignons-nous un peu en grimpant sur la colline voisine. Là-bas, nous serons à l’abri des regards avec une vue splendide. Nous pourrons nous exercer tranquillement.
Rodolphe, après la courte randonnée, s’attendait à se retrouver isolé dans un champ de tir pour apprendre à viser sur des cibles en carton. Les explications sur le fonctionnement du fusil ne lui posèrent aucun problème. L’instructeur fut même bluffé sur les aptitudes de son protégé tellement il montrait une dextérité inédite pour un débutant. Rodolphe s’inquiéta néanmoins, l’endroit ne présentait aucun espace suffisamment grand pour installer les cibles convenablement nécessaires à son initiation.
— Bien, allongez-vous pour tirer, maintenant.
— D’accord, mais sur quoi ?
— Bien, les vaches, pardi !
— Mais, elles sont innocentes. Ce sont des animaux.
Rodolphe tremblait. Il ne s’imaginait devoir supprimer une vie sitôt. Un animal de surcroît. Vulnérable en prime. Toutefois, surplombant le champ de bovidés, il se coucha sans montrer son désarroi, mit le fusil contre son épaule, enclencha la culasse, puis visa, le doigt prêt à appuyer sur la détente. Le temps passa. Cinq minutes, puis dix. Au bout de vingt minutes, Paul déclama, passablement énervé :
— Bien. C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?
— Je…je ne sais pas laquelle choisir.
— Bien, elles sont toutes semblables, prenez-en une au hasard. Mais tirez, bon sang !
Rodolphe suait à grosses gouttes. Sûrement les effets de la première fois, pensa-t-il. Sa fébrilité menaçait de le rendre inopérant, aussi reprit-il son souffle profondément afin de se calmer. À cet instant, Rodolphe savait qu’il jouait son avenir. Il se ressaisit, puis tira sur celle qui lui semblait la plus proche, la plus accessible, la plus docile.
— Bien. Raté. Recommencez.
— Oui, oui.
Deux heures plus tard, toutes les cartouches étaient épuisées, et tous les animaux vivaient encore.
— Bien, rentrons, pesta Paul.
— Vous…vous êtes fâchés ?
— Bien contrarié seulement, j’espère ne pas m’être trompé sur votre compte.
— Pardon, je reconnais que je n’ai pas encore l’habitude, mais ça va venir. Les animaux semblaient impressionnants tout de même. Leur allure, leur taille, les cornes… tout cela me fascinait. Puis surtout ils ne m’ont rien fait.
— Bien, un tueur ne s’arrête pas à ce genre de considérations ! Il tue. Avant de passer à la victime suivante.
— Comme un travail à la chaîne ?
— Bien, rentrons !
Sur la route du retour, un silence de mort régna dans l’habitacle de la voiture. Paul se tiraillait les méninges sur son flair, sa capacité de recruter le meilleur élément. Rodolphe s’interrogeait sur l’existence, à savoir si la vie valait la peine d’être vécue. Tous les deux somnolaient sur leurs espérances, quand Rodolphe crût l’idée lumineuse, et tant souhaitée, venu l’éclairer.
— Sur un humain, ce serait plus facile, j’en suis certain. Ils ont tous quelque chose à se reprocher.
— Bien, quelle brillante idée !
Paul fit immédiatement demi-tour et se dirigea à tout beurzingue vers la maison de retraite la plus proche.
— Bien, un vieux ou une vieille, ça ira ?
— Parfait. En plus, je leur rendrais service, à la société aussi, vu ce qu’ils coûtent.
Paul reprit du poil de la bête. Il ne s’était pas trompé, le jeune méritait de nouveau toute sa considération. Tel était le sentiment qu’envahissait la poitrine du préretraité en s’installant à proximité de l’EHPAD dont l’enseigne Les Socrates brillait même de jour, tout en éclairant la rue Voltaire.
— Bien, prends ton temps, gamin. Vise la tête.
— Oui, bien entendu.
Et là, rebelote. Une paralysie démoniaque pour un tueur saisit à nouveau la jeune recrue. Rodolphe fut incapable de se concentrer et d’abattre un des pensionnaires de l’établissement. Les vieux déambulaient, un peu hagards, dans le jardin. Mais sans faire preuve d’animosité, tous souriaient.
— Bien, je vais en abattre un, pour vous montrer comme c’est facile, vous ferez le suivant dans la foulée avant l’arrivée de la police.
Paul s’empara du fusil, s’allongea, visa et s’apprêtait à tirer quand Rodolphe le bouscula.
— Je ne peux pas vous laisser faire. Ils sont sans défense, tellement vulnérable.
— Bien, vous n’êtes pas fait pour ce métier. Rentrons !
Tout penaud, Rodolphe s’excusa de son incompétence. Il aurait bien aimé se montrer digne de la confiance que lui avait portée Paul. Mais il lui semblait que ce soit trop tard. Très énervé, Paul l’avertit :
— Bien, un mot de cette journée a qui que ce soit, et vous êtes le prochain sur ma liste.
— J’aimerais me racheter, vous montrer ce dont je suis capable.
— Bien, j’ai une idée. Un meurtre très facile. Vous verrez, vous n’aurez aucune excuse pour rater cette dernière tentative. C’est le dernier cadeau que je puisse vous offrir. Revenez demain matin, même lieu, même horaire.
— Super, merci. Pouvez-vous me faire une faveur en m’indiquant la prochaine cible ? Je souhaite me conditionner au mieux durant la nuit. Me préparer psychologiquement.
— Bien, ce n’est pas dans mes habitudes, mais vous faites preuve d’opiniâtreté, aussi je vais vous révéler la personne à exécuter. Vous verrez, il vous sera impossible d’échouer. Aucun d’entre eux n’est irréprochable comme vous dites. Un homme politique. Le député de la circonscription viendra demain inaugurer le nouveau supermarché de l’agglomération. Bonne nuit.
Rodolphe après avoir dîné se sentit tout guilleret. Un homme politique. Avec le nombre de casseroles que la plupart se traînaient au cul, impossible d’avorter l’opération de la dernière chance, pensa-t-il. Leur malhonnêteté légendaire lui insufflerait assez de dégoût pour en faire la cible idéale.
La nuit passa dans un tumulte extraordinaire. Il commença ses rêves par une série de meurtres. Ou du moins son esprit tentait de fomenter les prémices de l’action idéale. Mais très vite, ses préparatifs tournèrent au cauchemar. Il était incapable d’écraser la moindre fourmi. Pourtant une colonie déambulait sous son lit. L’une d’elles se mit à lui parler.
— Alors comme ça, tu veux devenir un assassin ?
— Oui, je le veux.
— Soit, essaye de me tuer.
— Mais tu es si vulnérable, ce ne serait pas loyal.
— Ne t’embête pas avec ta morale à deux balles, tue-moi.
Après moult hésitations, Rodolphe écrasa l’insecte. Une nausée terrible s’empara du jeune homme. Il vomit du sang et toute sa haine de la société avec. Au petit matin, le réveil fut si douloureux qu’il en avait l’estomac encore tout retourné. En allant prendre son petit déjeuner, une fourmi l’attendait sur la table de la cuisine. Bien sûr elle ne lui parla pas. Il n’y a que dans les rêves que les fourmis parlent. Mais toute la scène de la nuit lui revint en tête. Le meurtre gratuit notamment.

Ce matin-là, Rodolphe ne se rendit pas au rendez-vous convenu avec Paul. Il retourna voir sa conseillère, au pôle emploi pour lui demander une formation, de l’aider à reprendre des études. Il savait précisément ce qu’il souhaitait devenir à présent : infirmier, au service des autres, des personnes vulnérables. Son expérience de la veille, avec Paul, lui avait été d’un secours inestimable. Grâce à lui, il s’était rendu compte de la faiblesse d’une partie de la population. Ceux à qui on ne fait généralement pas attention. Les vieux, les malades, les animaux… Tous ceux qu’il ne voyait pas dans ses précédents boulots. Ceux proposés par les multinationales parsemées d’une multitude de tyrans miniatures qui exerçaient leur pouvoir factice sur les autres afin de se sentir exister. Ils occupaient la place, reléguant les plus fragiles au rang de nuisible, comme la fourmi.
En croyant avoir déniché sa voie, celui d’un tueur, l’apprenti occiseur avait identifié sa vraie nature. Celle de se mettre au service des autres, en les soutenant plutôt qu’en les tuant. Ainsi, Rodolphe venait de trébucher sur le mot sérendipité. L’art de se trouver en se fourvoyant. Les vraies découvertes arrivent toujours en cherchant autre chose. Peu importe le chemin emprunté, on arrive toujours à bonne destination en suivant son cœur. D’ailleurs la fourmi, elle, n’a pas hésité une seconde à se sacrifier pour indiquer à Rodolphe un changement de direction, empêchant simultanément le meurtre du politicien. Mais peut-être à votre grand désespoir pour ce dernier ?
Bande d’assassins.

YPbd_août201-©

Marcel

Sur la première page s’étalait les lettres a,b,c,d,e,f,g,h,i,j,k,l,m,n,o,p,q,r,s,t,u,v,w,x,y…z en minuscule. Il s’apprêtait à poursuivre son effort avec les majuscules. Très jeune, il avait retenu que pour bien construire sa vie il fallait des bases solides. Pareil pour n’importe quelle activité. Il n’était pas écrivain, mais un maçon, Marcel. Un pro de la pose de moellons. Il avait bâti sa vie entière en fabriquant des murs. Haut et dur. Abandonnant sa truelle qu’au dernier jour, celle avec laquelle il repeignait au ciment de jolies cloisons, depuis ses quinze ans.

N’empêche qu’il lisait aussi et que venaient des petites chansons tirées de leur contexte trotter dans sa tête, à Marcel. Elles dansaient chez lui. Bousculant ses conceptions les plus profondes. Chamboulant ses fondations les plus solides. Remettant en cause sa vision de la vie. Pas facile de vieillir, au-dessus d’un vide, creusé par les opinions d’un autre. Certaines théories s’emparaient de lui en se posant en travers de son imagination. Le désir de s’évader unissait ses petites formules élucubrées par un poète, un artiste ou un plagiaire, peu importe.Toutes voulaient aller se promener et raconter de petites histoires, elles aussi, à qui voulait les entendre. Le moyen plus simple qu’elles ont trouvé pour s’échapper, les chansonnettes, c’étaient de pousser vers les doigts et de mixer avec le clavier. Alors les jours passèrent. Dans une bibliothèque. Sous la couette. Au réveil, penché sur le traitement de texte, à la recherche d’une image, métaphore de sa pensée réunie en un seul mot.

Il n’avait plus que ça à foutre Marcel. La retraite lui bouffait tout son temps libre. Seul dans cette si grande ville. Sans amis. Avec un chat à nourrir. Les gars du bistrot, ses acolytes aussi bien formés que lui à la solitude, furent les premiers personnages dans ses romans. Son roman, plus exactement. Les autres viendraient après le premier. Cent douze pages de rédigées, déjà. Ils mélangeaient les piliers de bar avec ses souvenirs, quelques désirs et beaucoup de regret aussi. Impossible de rapporter la totalité de son récit qu’il m’a partagé pour connaître ses chances d’être publiés. Je n’ai pas lu la fin. En plein milieu d’une phrase, je ne sais plus la page, le manuscrit s’est envolé. Zou, il a décollé. Arraché des mains par une rafale de vent, entre Quiberon et Belle Isle. À l’heure actuelle, s’il ne s’est pas désintégré, j’en conclurais que la salinité de l’océan s’est bigrement modifiée. Bon j’ai bien quelques bouts de paragraphes encore en mémoire, mais vous le savez une fois refermé, un livre, on passe à une autre histoire. J’admets, il y en a, mais très rarement, allongé dans un coin de l’âme qui persiste à divulguer du bonheur. Comme une perfusion délicatement dosée. Les phrases anodines de l’auteur, pour la plupart des lecteurs, s’infiltrent par le regard. Franchissent les nerfs et s’installent à demeure dans l’esprit. En avez-vous, de ces mots éternels ? Logés dans la marmite des pensées refusant de s’évaporer comme toutes les autres banalités enregistrées à l’insu de sa perspicacité. Sûrement.

Mais trier l’avalanche de paroles accumulées, triturées, prononcées, maltraitées, martelées, adjugées par toutes les pipelettes croisées depuis son premier jour fatiguerait plus d’un encyclopédiste. Marcel, partout, il en voyait des slogans perturbants. Il distinguait ses pensées des ordres proclamés avec réticence. Ne sachant jamais laquelle de ses idées méritait sa confiance. 

Y@nn Pbd. hiver 2018_©

2033

2033

La sixième extinction confine la vie à l’isolement. 

Durant des siècles, l’incroyable parcours de l’existence amena les différents organismes peuplant la terre à expérimenter les sentiers les plus variés. Du règne minéral à celui du végétal puis celui du monde animal, tous vécurent en harmonie avec la terre nourricière. Ensuite vint l’Homme. Doté d’une extraordinaire volonté, il emprunta, lui aussi, les traces précédemment débroussaillées par ces pionniers afin, comme eux, de se nourrir. Dans son élan, il luttait pareillement pour sa survie. Peu à peu, il creusa les sillons de sa prospérité, exploitant au fil du temps les ressources naturellement mises à disposition. Ses inventions, sa soif immodérée de découvertes, son insatiabilité permanente amenèrent cet animal dit intelligent au pinacle de sa gloire. Au bout d’une chaîne alimentaire. À régner sans partage sur les autres espèces. Son ascension permanente, distillée par une saine ambition préalable et menée au prix de nombreux sacrifices, l’amena au sommet du monde, espérant ainsi s’acclimater au paysage des Dieux. Et sans doute se prendre pour l’un d’eux. Mais du haut de sa montagne aussi brillante qu’une énorme somme d’argent, la seule chose qu’il aperçut se constituait de vide. Une vertigineuse solitude. Très certainement une déception. Mais son orgueil, encore plus impressionnant que son voyage, l’entraina dans une chute soudaine.

Sa violence en riposte à son incompétence fondamentale, une incapacité viscérale à s’aimer en préférant  avancer sous les fouets du moteur de l’égocentrisme carburant aux relents de haine, lui ordonna de gravir plus en amont encore. Tutoyer les Dieux ne lui suffisait plus, diriger son destin le préoccupait davantage. Ignorant la raison du cœur battant à l’intérieur de son corps, sa force démoniaque lui autorisa l’une des pires atrocités. L’exploitation de l’homme par l’homme dans le seul but d’accumuler des richesses dont seuls quelques-uns s’octroieraient le droit de jouir. Malgré tout, le hasard veilla à redistribuer au plus grand nombre les avancées technologiques, les prouesses scientifiques, les découvertes philosophiques. Pour se rassasier convenablement, la folie du productivisme devait absolument vendre au plus grand nombre et consentir à ses dépens au partage de son abondance. Cependant, poussée dans ses ultimes retranchements, cette logique liait à son essence une faillite inexorable. L’économie boulimique vomit tout ce qui l’avait nourri jusqu’à présent. Au paroxysme de l’exploitation des ressources terrestres se détruisait l’avenir. La pérennité du vivant. Niant son caractère prétentieux, se goinfrant d’opulence, l’homme refusait de voir ce précipice qui l’attirait tant pour le ramener sur terre avec la simplicité d’une gamelle dont seuls les enfants connaissent le secret.

Le désastre écologique induit ruina en quelques décennies la planète. La pollution liée à la consommation de masse engendra le chaos. L’air contaminé par les usines tournant à plein régime se raréfia et décima près de la moitié de la population mondiale en moins d’une décennie, victime d’oxygène vicié. L’ensemble des peuples cria au scandale. Les organisations internationales se réunirent pour dénoncer auprès des principaux dirigeants de la planète leurs agissements contre nature. Les peuples souffraient. Les élus bâfraient. Le système perdurait. Les bulletins de vote, séquestrés dans les urnes, continuaient de choisir les pires. Non pas que leurs promesses initiales manquaient de loyauté, mais une fois parvenus au sommet de la hiérarchie législative, les administrateurs de la société en profitaient pour se reposer sur leurs lauriers. Une fois auréolés de leurs prérogatives, ils en oubliaient leurs racines.

Confrontée au dilemme de l’économie de marché coincé par une santé publique en berne, l’ingéniosité des décideurs ne manqua pas de toupet. Et d’irrespect. Pour relancer une consommation déclinante aux moteurs de croissance asthmatique provoquée par une hygiène pulmonaire insuffisante, une idée lumineuse germa dans la cervelle de moineau caractéristique des responsables trop haut perché pour s’impressionner du sort de leurs semblables restés coincés dans les sables mouvants de la pauvreté. La cruauté du cynisme recelait une grande créativité afin de résoudre le problème posé à l’humanité.

Adeptes du grand écart, les gymnastes du sarcasme validèrent une solution mainte fois éprouvée. Fournir aux nécessiteux un kit de survie récurrent. L’obligation de le renouveler régulièrement imposait une vassalité digne du moyen-âge. En extrayant des gisements d’air pur reculé des montagnes, les doses d’oxygène assaini permirent leur vente au plus offrant. L’impôt se réglait comptant. Le cercle vertueux du capitalisme restaurait ainsi son autorité flegmatique : Marche ou crève. 

Dancing

Let’s go dancing. All night dancing with you. Le rythme. Toujours le même. Percute. Donne ses petits uppercuts. Proprement. Régulièrement. Longtemps. Et c’est dur. Et doux, à la fois. Rugueux. Mélodieux. Sauvage. Tribal. Animal. Tu danses. Ton corps vibre. Tes épaules, basses puis hautes. Tes muscles tendus. Électrocuté, tu es. Plein d’atomes en effervescence, qui partent dans tout le sens. Atomisé. Tu te disperses. Entrelacés autour de mon âme. Je tourbillonne. Let’s go dancing. All night dancing with you. Rien ne t’arrête. Tu t’entêtes. Ondule ! Ouais, bouge. T’exprimes la volupté. Grasse et onctueuse. Du velours, chaud, brûle entre tes cuisses malheureuses. Attends, je vais me rapprocher. Ah ! Tu dis préférer que je m’y attarde. C’est vrai, qu’avec cette chaleur d’un matin calme. Mais danse ! Ne t’arrête pas de danser. L’électronique. Sur le même tempo. Toujours le même, qu’à force de tourner dans le cortex, ton corps s’harmonise dans ta tête. Tu ne fais plus qu’une, avec toutes les autres. T’incarnes l’univers entier. Danse. Combien devrais-je te payer pour toutes les croiser, ces créatures enchantées ?

Yann Pbd dec17