Guinness

Guinness

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Elle s’arrosa de Guinness, la traîtresse

Liqueur aphrodisiaque dont je m’allèche

Abusant ma faiblesse et mon ivresse

Ma langue pimbêche fouina sa peau de pêche

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Le jeu, subtil et habile, m’attardait

Sur d’intimes parties, autour de l’abîme

De caresses en tendresse, je lui dressais

Les plaintes exhaustives d’un supplice ultime

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La torride soif me saoulait d’une fontaine

Ô sublime parfum d’une divine cyprine

Suffocant le martyre à perdre haleine

L’enfer louait cette beauté féminine

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Nos folles étreintes limitaient les issues

Aux impasses perdues du miel de nos nuits

Les cieux jaloux d’une ferveur inconnue

Ébahirent tant nos ébats, qu’elle en jouit.

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Yann Pbd_sept2018_©

L’inconnue

L’inconnue

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Ô toi, l’inconnue aux mille et un mystères

J’étendrais mon odeur le long de ta chair

Après une courte nuit d’étreintes passionnées

De toute ma fortune, je me sentirais délesté

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Vainement, j’essayerais d’oublier ton nom

Que jamais nous ne prononcerons

Car nos âmes consciemment ont choisi

Bien avant de venir naître ici.

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Et même si ce ne fut qu’un bref instant

Un paradis irrésistiblement fuyant

À l’intérieur, chaque parcelle de moi

Se rappellera ce sentiment de joie.

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Si je m’échappe un jour de ton souvenir

Sache que mes larmes auront beau dire

Que la mélancolie s’amuse de ma tristesse

Elles couleront sur ma joue, d’une lente paresse.

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Y@nn Pbd dec2017- ©

Ruisseau

Ruisseau

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Comment se souvenir de la toute dernière fois ?

La dernière fois où l’on s’est vraiment regardé

Et te souviens-tu de la chaleur d’un émoi ?

Celle où l’on se tenait la main pendant l’été

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Toutes ces joies qui s’évaporent dans un grand secret

Sans savoir que nous vivons la toute dernière fois

D’un merveilleux moment d’égarement sans autres lois

Qu’un instant présent sous l’abri d’un fait abstrait

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Et rien ne le retient le temps toujours fuyant

Pressé à chaque seconde devant l’éternité

De nous abandonner aux délices du moment

Le plaisir si éphémère de l’événement

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Subsistent quelques images dans le fond de la mémoire

Avant qu’elles ne tombent si discrètement dans l’oubli

Un ruisseau imprévu les traîne à l’infini

Vers la tendresse bien pardonnable d’un abattoir

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Là-bas s’entreposent en silence de vains bonheurs

Des rires mais aussi des larmes, pour s’en rappeler

Lors d’une fusion libre d’évènements inopinés

En traversant de millier de couleurs le cœur

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Yann Pbd_ sept 2021_©

Mirage

Mirage

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Accorde-moi un peu d’air frais

Si tu quittes cette terre en secret

Que dans le fond rouge de mon coeur

Subsiste un peu de ton odeur

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Le résidu de notre amour

Qui à jamais et pour toujours

S’envolera très haut en l’air

Vers l’infini de cette basse terre

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Un lieu en dehors de toutes normes

Établies par des uniformes

Rose sanguinolent d’une peur bleue

À faire pâlir d’horreur nos Dieux

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Reste de folles sensations de joie

Dans un tourbillon fou d’émois

Quand apparaît ton beau visage

Au détour flouté d’un mirage

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Y@nn Pbd- avril 2021-©

Adrénaline

Adrénaline

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Se raconter des histoires drôles

À rire jusqu’au bout de la nuit

En perdant toute sorte de contrôle

Imaginées lors d’une triste vie

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On s’amusera follement

En s’inventant des anecdotes

Aussi déluré que le vent

Souffle un grain comme un antidote

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Sur de riches parcelles de culture

En jachère de la prochaine vanne

Sortie de sa nomenclature

Où paissent tranquillement des ânes

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Nous danserons d’une joie coquine

Sans renverser les verres des tables

Faisant monter l’adrénaline

Dans nos esprits couverts de sable

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Le limon rouge d’une forêt vierge

Enseveli dans les profondeurs

De nos âmes au chaud d’une auberge

En accueillant de joie nos cœurs ♥️

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Y@nn Pbd-août 2021-©

Confiance

Confiance

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S’enfuir de la maladie malgré tout le mal

Qu’elle dit avec vérité et sincérité

En acceptantc: sa longue et fidèle amitié

Courtoisie comme la compagnie d’un animal

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Vivre le bonheur en prenant le mal en patience

Ne retenir en voyant que les avantages

De cette situation sans aucun bavardage

Mais plutôt tirer un profit de cette alliance

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Une vraie opportunité de se découvrir

En oubliant le souvenir d’événements

Sans plus attendre l’espoir fugace d’autres changements

Si ce n’est celui bienveillant de s’attendrir

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Pour ne plus en souffrir bien inutilement

Apprécier ce combat mené dans l’ignorance

En accordant au temps qui passe toute sa confiance

Croire en des lendemains de plus en plus charmants

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Yann Pbd _ août 2021 _ ©

Couleurs rebelles

Couleurs rebelles

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S’imprimait sur sa peau l’empreinte fanée d’une rose

Au délicat parfum bleuté des choses qu’on ose

Le soir venu sous des draps satinés de noir

Au reflet argenté d’un tendre et bel espoir

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Scintille alors le palpitant de sa merveille

Que jalouse de toute sa splendeur le doux soleil

Poussant ses rayons au firmament de la terre

Dans une si joyeuse et douce odeur de prière

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Elle dit, innocemment, mais d’un tourment puissant

Cueille le vrai bonheur de la vie quand vient le temps

Des secondes tristes aussi cruelles qu’éternelles

Ou pleure de joie les tendresses aux couleurs rebelles

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Elles sont les gardiennes de tes fameux souvenirs

Parfumés aux arômes, flambant de tes fous rires

Elles te feront sourire tous les jours repeints de gris

Avec des flagrances teintées de roses endormies

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Yann Pbd_juin2020–©

Poseidon

Poseidon

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J’emprunte à la mer son océan de mystères

Des arômes d’aventures parfumés à la dure

Promettant à chaque escale de nouveaux horaires

Maquillant la nature d’une ponctuelle verdure

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L’intuition timide d’une boussole me sert de guide

Pour traversé d’une brasse la saison des tourments

Qu’une mousson torride rejette loin de l’Atlantide

Sur une terre aux sentiments dépourvue d’argent

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De l’or brille pourtant dans les yeux des gens heureux

Comme dans le cœur d’artistes dévoués au bonheur

Sifflotant dans l’air du temps l’hymne des amoureux

Où seule triomphe la ferveur d’incroyables douceurs

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D’une forêt d’émeraude s’évade l’ombre de mes fraudes

Des trésors de pacotilles comparées aux filles

Remontant aux sources de mes tentations ribaudes

En fragrances sucrées de vanille ou de myrtille

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La liqueur aphrodisiaque aux délires maniaques

Souffle en contrebande le jeu des corps langoureux

D’une ile paradisiaque aux nectars démoniaques

Brûle le feu des passions se conjuguant à deux

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Un poison aux goûts de miel renverse ma raison

Suggérant aux mœurs en liesse d’un jour de kermesse

Les sensations acquises aux fièvres d’une religion

Confessant le temps d’une messe des frissons aux fesses

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Le désir volubile enlacé de plaisir

Approuve l’armistice de nos étreintes pacifiques

Aux frontières d’un avenir envieux des soupirs

Admirant la piste aux étoiles de l’atlantique

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Une sirène en peine entravée de ses lourdes chaînes

Noie sa nostalgie créole dans un fond d’alcool

Suffisant pour enivrer les veines d’une baleine

Dont les refrains frivoles invoquent une farandole

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En plein naufrage j’éprouve les charmes de son visage

Quand m’éclaboussent les affections de la passion

Confirmant le vieil adage de mon esclavage

Avec Poseidon, chef d’orchestre de ses dons

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De fines flèches me transpercent au crépuscule d’une brèche

Béante et gourmande du récit des vagabonds

Torturés d’histoires revêches aux encres en panne sèche

Plagiant sur l’amour sa brave imagination

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Y@nn Pbd_nov2018-©

Paul emploi

Paul emploi

Il en avait fait des stages, Rodolphe, avant de choisir sa branche. Une multitude même. Sa conseillère au pôle emploi, attendrie par le jeune homme, se démenait tant bien que mal à lui trouver un job depuis la fin de sa scolarité. Juste après son bachot. Mais rien à faire, il ne tenait guère en place. Deux ans que Rodolphe errait entre ses petits boulots alimentaires et sa misère. Tout le dégoûtait. Pour lui, les collègues, les patrons, les clients se ressemblaient tous. Des assoiffés de réussite sociale. Leurs caractères ambitieux les réunissaient invariablement sous ce dénominateur commun. Rodolphe acquit rapidement la certitude qu’ils tueraient père et mère afin d’atteindre leurs objectifs : un chien, une femme, un pavillon de banlieue, des vacances à la mer, et une semaine au ski l’hiver. À cela s’ajoutaient la grosse berline allemande, le téléviseur connecté, et en remplacement du jour de repos, les balades dominicales au supermarché. Sans oublier le sex-toy d’usage. Celui qui marche sans pile. Le sexfriend, si vous préférez. Facilement interchangeable d’ailleurs. Accessoirement, quelques-uns envisageaient deux enfants. Un garçon et une fille dans cet ordre. La grille gagnante du citoyen parfaitement inséré assurait ainsi une paisible tranquillité. Celle d’un imbécile déprimé.

Toutes ces prévisions, le chemin tracé d’une vie équilibrée, Rodolphe les méprisaient. À force, à la longue, au bout du compte, notre ami finirait bien par s’adapter, pensez-vous. Après tout, le confort moderne s’apprécie d’autant plus quand il s’agit de s’y vautrer pour s’endormir. D’éteindre ses rêves d’aventures, de grands espaces, et d’air pur. Mais toutes ces commodités l’ennuyaient, Rodolphe. La soif d’expériences grandiloquentes le tiraillait sans cesse jusqu’à lui créer des insomnies infernales. Alors il passait son temps sur Netflix, à regarder des séries américaines comme Dexter. À son insu, toute cette hémoglobine répandue finit par inonder les sillons de son cerveau. N’allez pas imaginer que les images projetées à ses neurones par l’intermédiaire de ses rétines l’aient influencé négativement. Laissons cette psychologie aux comptoirs des bistrots. Ou aux intellos, c’est pareil. Depuis le départ, Rodolphe avait ça dans le sang, permettez-moi l’expression. La mort s’érigeait devant lui aussi bien qu’un phare guidait un tanker à la dérive. C’était son repaire. La destination vers laquelle il devait se diriger puisque toute personne sensée s’y conduit. Tôt ou tard. Comme un refuge.

Rodolphe voulut donc devenir tueur. Un professionnel de la gâchette. Un expert du meurtre. Un docteur du trépas. La référence indubitable dans ce petit milieu fermé. De sa décision naquit une ambition de réussite. Enfin, pensez-vous.

L’idée lui avait pété dans le crâne un soir de pleine lune. Comme ça sur un coup de tête. Quitte à tuer père et mère à l’instar des prétendants au bonheur institutionnalisé par la société énoncé précédemment, autant devenir un authentique bourreau, au service des autres. Un gars qui s’assume entièrement, aussi. Ne rechignant pas à la tâche. Ni aux sacrifices imposés. Lui restait à trouver une solide formation. Tout métier exige de s’impliquer, de l’exercer avec maîtrise si l’on souhaite évoluer. Il souhaitait donc acquérir les compétences nécessaires à sa carrière comme tout bon aspirant à une profession digne de ce nom. Il le savait, Rodolphe, son doigté manquait encore d’expériences. Et surtout, il en avait la certitude, avec le nombre de connards au mètre carré sur la terre, cette activité lui ouvrait de nombreux débouchés. Les contrats, en CDD forcément, s’empileraient dans sa boîte Mél. Dans l’immédiat l’intérim constituait une solution appropriée afin de s’instruire rapidement, et à peu de frais.

Après quelques pérégrinations sur le Net, réplique exacte du fatras peuplant le monde réel, Rodolphe, au détour d’une annonce, repéra celle de Paul. Elle s’intitulait peu ou prou de cette manière :

Paul emploi

Cause départ à la retraite, poste à pourvoir : Occiseur. (Reprise d’activité).

Très bonne rémunération. Formation assurée. Débutants bienvenus. Motivation et implication indispensable. Contactez Paul. (Paul@emploi.com)

Passé le parcours de sélection puis les entretiens préalables, notamment ceux en rapport avec sa moralité et sa psychologie, capitale dans l’art de cette discipline, sa candidature fut retenue. Avec brio, il avait retenu l’attention du recruteur, Paul. Son dégoût de la société, l’amertume de la vie, sa rage d’indépendance composaient les facteurs essentiels au succès, décela le futur retraité. Il voyait en lui un digne héritier. Paul devient donc le mentor de Rodolphe durant sa période d’essai, celle censée lui apprendre les ficelles du métier. Le tir, la noyade, l’accident… « Rendez-vous lundi matin à six heures sur le parking d’Ikea, soyez ponctuel. » Fut le dernier message reçu de la part de Paul la semaine précédant son embauche.

— Bien, vous êtes à l’heure, dit Paul.

— Vous…vous en doutiez ? bredouilla Rodolphe.

— Bien non, mais ce que je vais vous transmettre exige une parfaite assiduité. L’exactitude établit une base de notre spécialité, aussi je me réjouis de votre présence matinale.

Passé quelques politesses d’usages, les deux compères montèrent à bord d’une vieille coccinelle et prirent la direction de la campagne pour une séance d’entraînement. Au bout d’un quart d’heure, ils déambulaient en lisière du champ d’un paysan dont les vaches paissaient paisiblement.

— Bien, prenez la carabine et les cartouches dans le coffre.

Obéissant, Rodolphe se saisit de l’arme, patientant la suite des instructions.

— Bien. Éloignons-nous un peu en grimpant sur la colline voisine. Là-bas, nous serons à l’abri des regards avec une vue splendide. Nous pourrons nous exercer tranquillement.

Rodolphe, après la courte randonnée, s’attendait à se retrouver isolé dans un champ de tir pour apprendre à viser sur des cibles en carton. Les explications sur le fonctionnement du fusil ne lui posèrent aucun problème. L’instructeur fut même bluffé sur les aptitudes de son protégé tellement il montrait une dextérité inédite pour un débutant. Rodolphe s’inquiéta néanmoins, l’endroit ne présentait aucun espace suffisamment grand pour installer les cibles convenablement nécessaires à son initiation.

— Bien, allongez-vous pour tirer, maintenant.

— D’accord, mais sur quoi ?

— Bien, les vaches, pardi !

— Mais, elles sont innocentes. Ce sont des animaux.

Rodolphe tremblait. Il ne s’imaginait devoir supprimer une vie sitôt. Un animal de surcroît. Vulnérable en prime. Toutefois, surplombant le champ de bovidés, il se coucha sans montrer son désarroi, mit le fusil contre son épaule, enclencha la culasse, puis visa, le doigt prêt à appuyer sur la détente. Le temps passa. Cinq minutes, puis dix. Au bout de vingt minutes, Paul déclama, passablement énervé :

— Bien. C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

— Je…je ne sais pas laquelle choisir.

— Bien, elles sont toutes semblables, prenez-en une au hasard. Mais tirez, bon sang !

Rodolphe suait à grosses gouttes. Sûrement les effets de la première fois, pensa-t-il. Sa fébrilité menaçait de le rendre inopérant, aussi reprit-il son souffle profondément afin de se calmer. À cet instant, Rodolphe savait qu’il jouait son avenir. Il se ressaisit, puis tira sur celle qui lui semblait la plus proche, la plus accessible, la plus docile.

— Bien. Raté. Recommencez.

— Oui, oui.

Deux heures plus tard, toutes les cartouches étaient épuisées, et tous les animaux vivaient encore.

— Bien, rentrons, pesta Paul.

— Vous…vous êtes fâchés ?

— Bien contrarié seulement, j’espère ne pas m’être trompé sur votre compte.

— Pardon, je reconnais que je n’ai pas encore l’habitude, mais ça va venir. Les animaux semblaient impressionnants tout de même. Leur allure, leur taille, les cornes… tout cela me fascinait. Puis surtout ils ne m’ont rien fait.

— Bien, un tueur ne s’arrête pas à ce genre de considérations ! Il tue. Avant de passer à la victime suivante.

— Comme un travail à la chaîne ?

— Bien, rentrons !

Sur la route du retour, un silence de mort régna dans l’habitacle de la voiture. Paul se tiraillait les méninges sur son flair, sa capacité de recruter le meilleur élément. Rodolphe s’interrogeait sur l’existence, à savoir si la vie valait la peine d’être vécue. Tous les deux somnolaient sur leurs espérances, quand Rodolphe crût l’idée lumineuse, et tant souhaitée, venu l’éclairer.

— Sur un humain, ce serait plus facile, j’en suis certain. Ils ont tous quelque chose à se reprocher.

— Bien, quelle brillante idée !

Paul fit immédiatement demi-tour et se dirigea à tout beurzingue vers la maison de retraite la plus proche.

— Bien, un vieux ou une vieille, ça ira ?

— Parfait. En plus, je leur rendrais service, à la société aussi, vu ce qu’ils coûtent.

Paul reprit du poil de la bête. Il ne s’était pas trompé, le jeune méritait de nouveau toute sa considération. Tel était le sentiment qu’envahissait la poitrine du préretraité en s’installant à proximité de l’EHPAD dont l’enseigne Les Socrates brillait même de jour, tout en éclairant la rue Voltaire.

— Bien, prends ton temps, gamin. Vise la tête.

— Oui, bien entendu.

Et là, rebelote. Une paralysie démoniaque pour un tueur saisit à nouveau la jeune recrue. Rodolphe fut incapable de se concentrer et d’abattre un des pensionnaires de l’établissement. Les vieux déambulaient, un peu hagards, dans le jardin. Mais sans faire preuve d’animosité, tous souriaient.

— Bien, je vais en abattre un, pour vous montrer comme c’est facile, vous ferez le suivant dans la foulée avant l’arrivée de la police.

Paul s’empara du fusil, s’allongea, visa et s’apprêtait à tirer quand Rodolphe le bouscula.

— Je ne peux pas vous laisser faire. Ils sont sans défense, tellement vulnérable.

— Bien, vous n’êtes pas fait pour ce métier. Rentrons !

Tout penaud, Rodolphe s’excusa de son incompétence. Il aurait bien aimé se montrer digne de la confiance que lui avait portée Paul. Mais il lui semblait que ce soit trop tard. Très énervé, Paul l’avertit :

— Bien, un mot de cette journée a qui que ce soit, et vous êtes le prochain sur ma liste.

— J’aimerais me racheter, vous montrer ce dont je suis capable.

— Bien, j’ai une idée. Un meurtre très facile. Vous verrez, vous n’aurez aucune excuse pour rater cette dernière tentative. C’est le dernier cadeau que je puisse vous offrir. Revenez demain matin, même lieu, même horaire.

— Super, merci. Pouvez-vous me faire une faveur en m’indiquant la prochaine cible ? Je souhaite me conditionner au mieux durant la nuit. Me préparer psychologiquement.

— Bien, ce n’est pas dans mes habitudes, mais vous faites preuve d’opiniâtreté, aussi je vais vous révéler la personne à exécuter. Vous verrez, il vous sera impossible d’échouer. Aucun d’entre eux n’est irréprochable comme vous dites. Un homme politique. Le député de la circonscription viendra demain inaugurer le nouveau supermarché de l’agglomération. Bonne nuit.

Rodolphe après avoir dîné se sentit tout guilleret. Un homme politique. Avec le nombre de casseroles que la plupart se traînaient au cul, impossible d’avorter l’opération de la dernière chance, pensa-t-il. Leur malhonnêteté légendaire lui insufflerait assez de dégoût pour en faire la cible idéale.

La nuit passa dans un tumulte extraordinaire. Il commença ses rêves par une série de meurtres. Ou du moins son esprit tentait de fomenter les prémices de l’action idéale. Mais très vite, ses préparatifs tournèrent au cauchemar. Il était incapable d’écraser la moindre fourmi. Pourtant une colonie déambulait sous son lit. L’une d’elles se mit à lui parler.

— Alors comme ça, tu veux devenir un assassin ?

— Oui, je le veux.

— Soit, essaye de me tuer.

— Mais tu es si vulnérable, ce ne serait pas loyal.

— Ne t’embête pas avec ta morale à deux balles, tue-moi.

Après moult hésitations, Rodolphe écrasa l’insecte. Une nausée terrible s’empara du jeune homme. Il vomit du sang et toute sa haine de la société avec. Au petit matin, le réveil fut si douloureux qu’il en avait l’estomac encore tout retourné. En allant prendre son petit déjeuner, une fourmi l’attendait sur la table de la cuisine. Bien sûr elle ne lui parla pas. Il n’y a que dans les rêves que les fourmis parlent. Mais toute la scène de la nuit lui revint en tête. Le meurtre gratuit notamment.

Ce matin-là, Rodolphe ne se rendit pas au rendez-vous convenu avec Paul. Il retourna voir sa conseillère, au pôle emploi pour lui demander une formation, de l’aider à reprendre des études. Il savait précisément ce qu’il souhaitait devenir à présent : infirmier, au service des autres, des personnes vulnérables. Son expérience de la veille, avec Paul, lui avait été d’un secours inestimable. Grâce à lui, il s’était rendu compte de la faiblesse d’une partie de la population. Ceux à qui on ne fait généralement pas attention. Les vieux, les malades, les animaux… Tous ceux qu’il ne voyait pas dans ses précédents boulots. Ceux proposés par les multinationales parsemées d’une multitude de tyrans miniatures qui exerçaient leur pouvoir factice sur les autres afin de se sentir exister. Ils occupaient la place, reléguant les plus fragiles au rang de nuisible, comme la fourmi.

En croyant avoir déniché sa voie, celui d’un tueur, l’apprenti occiseur avait identifié sa vraie nature. Celle de se mettre au service des autres, en les soutenant plutôt qu’en les tuant. Ainsi, Rodolphe venait de trébucher sur le mot sérendipité. L’art de se trouver en se fourvoyant. Les vraies découvertes arrivent toujours en cherchant autre chose. Peu importe le chemin emprunté, on arrive toujours à bonne destination en suivant son cœur. D’ailleurs la fourmi, elle, n’a pas hésité une seconde à se sacrifier pour indiquer à Rodolphe un changement de direction, empêchant simultanément le meurtre du politicien. Mais peut-être à votre grand désespoir pour ce dernier ?

Bande d’assassins.

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Yann Pbd_août2018_©